Qing Hao Bie Jia Tang

青蒿鱉甲湯 Qīng Hāo Biē Jiǎ Tāng
Décoction d’Armoise Annuelle et de Carapace de Tortue

Catégorie : Formules qui clarifient la Chaleur (qīng rè jì 清热剂)
Sous-catégorie : Formules qui clarifient la Chaleur Vide (qīng xū rè jì 清虚热剂)
Source : Wēn Bìng Tiáo Biàn 溫病條辨 (Différenciation Systématique des Maladies de Tièdeur), Wú Jú-Tōng, 1798

Composition

Rang Chinois Pinyin Nom latin Nom commun français Dosage
E 鱉甲 Biē Jiǎ Carapax Amydae Sinensis Carapace de tortue molle chinoise 15 g
E 青蒿 Qīng Hāo Herba Artemisiae Annuae Armoise annuelle, Artémisie 6 g
M 生地黃 Shēng Dì Huáng Radix Rehmanniae Glutinosae Rehmannia crue 12 g
M 知母 Zhī Mǔ Rhizoma Anemarrhenae Asphodeloidis Anemarrhène 6 g
C 牡丹皮 Mǔ Dān Pí Cortex Moutan Radicis Écorce de racine de pivoine arbustive 9 g

E = Empereur – M = Ministre – C = Conseiller – A = Ambassadeur

Actions

Actions thérapeutiques :
Nourrit le Yin et fait émerger la Chaleur par vide enfouie dans les couches profondes
Élève et ventile la Chaleur pathogène vers l’extérieur à travers les aspects Yang du corps
Rafraîchit le Sang et disperse la Chaleur résiduelle dans le niveau Yin

Indications

Syndromes traités :
Stade terminal des maladies de Tièdeur (Wēn Bìng 溫病) avec atteinte du niveau Yin et Chaleur enfouie dans les couches Yin
Vide de Yin du Foie et du Rein avec Chaleur par vide persistante
Fièvre vespérale avec disparition de la fièvre au matin sans sudation, dans le contexte de maladies fébriles prolongées ou de tuberculose pulmonaire
Chaleur résiduelle post-fébrile avec émaciation

Tableau Clinique

Langue :
Rouge, sèche, avec peu ou pas d’enduit ; dans les cas sévères, langue rouge foncé avec enduit mince, voire absence totale d’enduit
Pouls :
細 (mince/fin) : traduit l’épuisement du Yin et du Sang dans les couches profondes
Shuò 數 (rapide) : signe de Chaleur par vide, témoigne de la présence de Feu de vide animant encore les couches profondes

Liste des Symptômes

Signes thermiques caractéristiques :
Fièvre vespérale ou nocturne avec fraîcheur matinale
Absence de sudation lors de la régression de la fièvre
Sensation de chaleur dans les cinq centres (paumes, plantes, thorax)
Fièvre persistante de faible intensité, rebelle au traitement
Chaleur des os (syndrome de « cuisson des os »)

Signes de vide de Yin :
Émaciation progressive malgré un appétit conservé
Sécheresse de la gorge et de la bouche, à prédominance nocturne
Sueurs nocturnes
Étourdissements, acouphènes
Fatigue profonde, membres lourds et sans force

Signes associés :
Irritabilité, agitation interne
Insomnie, sommeil agité
Palpitations
Langueur générale sans signes extérieurs marqués

Analyse de la Formule

Biē Jiǎ 鱉甲 – Empereur :
Biē Jiǎ (Carapax Amydae Sinensis) est le premier des deux Empereurs co-souverains de cette formule. De nature salée et froide, il pénètre profondément dans les couches Yin et les collatérales, nourrit le Yin, réduit la fièvre par vide et traque les agents pathogènes réfugiés dans les niveaux les plus profonds de l’organisme. Sa densité et son caractère minéral lui confèrent une capacité unique à « rechercher » la Chaleur là où elle s’est enkystée dans le Yin. C’est lui qui constitue le socle nourricier de la formule. Bensky et al. soulignent que Biē Jiǎ « enrichit le Yin et réduit la fièvre par vide » et qu’il « entre dans les collatérales pour débusquer les agents pathogènes ».

Qīng Hāo 青蒿 – Empereur :
Qīng Hāo (Herba Artemisiae Annuae) est le second Empereur, dont le rôle est fonctionnellement opposé et complémentaire à celui de Biē Jiǎ. Aromatique, léger, de nature froide et de saveur amère et piquante, il ventile et expulse la Chaleur cachée vers l’extérieur par les aspects Yang du corps, comme une fumée qui s’échappe par les pores. Chen & Chen précisent qu’il « élève et disperse la Chaleur du Qi et du niveau Ying » tout en étant suffisamment léger pour ne pas aggraver le vide de Yin. Les deux Empereurs forment un binôme indissociable : Biē Jiǎ ouvre la voie dans les profondeurs, Qīng Hāo conduit les agents pathogènes vers la sortie. Comme l’explique Bensky, l’un nourrit le Yin (action d’intériorisation), l’autre ventile la Chaleur vers l’extérieur (action d’extériorisation), et les deux actions sont indispensables pour traiter ce tableau.

Shēng Dì Huáng 生地黃 – Ministre :
Shēng Dì Huáng (Radix Rehmanniae Glutinosae) est un Ministre majeur qui assiste Biē Jiǎ dans la mission de nourrir le Yin. Doux et froid, il nourrit le Yin, rafraîchit le Sang, génère les Liquides Organiques et humidifie la sécheresse interne. Dans ce contexte, la Rehmannia crue est préférée à la Rehmannia préparée car son action rafraîchissante est plus immédiate et sa capacité à refroidir la Chaleur dans le Sang est plus prononcée. Elle renforce ainsi directement l’effet nourrissant de l’Empereur Biē Jiǎ, constituant avec lui et Zhī Mǔ un triplet de substances nourricières du Yin, comme le souligne le texte de Flaws.

Zhī Mǔ 知母 – Ministre :
Zhī Mǔ (Rhizoma Anemarrhenae Asphodeloidis) est le second Ministre. Amer, froid et humidifiant, il nourrit et humecte le Yin tout en drainant la Chaleur par vide. Il est particulièrement indiqué lorsque le Vide de Yin s’accompagne d’une sécheresse interne marquée. Combiné à Biē Jiǎ et Shēng Dì Huáng, il forme un ensemble cohérent qui nourrit le Yin par trois angles différents : Biē Jiǎ par l’essence minérale animale, Shēng Dì Huáng par les Liquides Organiques végétaux et Zhī Mǔ par l’humidification profonde des tissus desséchés.

Mǔ Dān Pí 牡丹皮 – Conseiller :
Mǔ Dān Pí (Cortex Moutan Radicis) joue le rôle de Conseiller dans cette formule. Amer, piquant et légèrement froid, il rafraîchit la Chaleur dans le Sang, disperse la stagnation de Sang et assiste Qīng Hāo dans la ventilation de la Chaleur cachée dans le niveau Yin vers l’extérieur. Son double rôle – refroidir le Sang et ventialiser la Chaleur – en fait un auxiliaire idéal qui renforce l’action des deux Empereurs de façon complémentaire. Bensky précise que la présence de Mǔ Dān Pí comme Conseiller signifie que son action est moins centrale que celle des Ministres, mais qu’il contribue de façon indispensable à l’ensemble de la dynamique thérapeutique.

Commentaires

Signification du nom :
Le nom de la formule reprend simplement les noms des deux ingrédients principaux : Qīng Hāo 青蒿 (Armoise annuelle) et Biē Jiǎ 鱉甲 (Carapace de tortue molle), suivis de Tāng 湯 (décoction). Cette nomination sobre et directe, caractéristique des formules classiques chinoises, met en évidence d’emblée la dyade thérapeutique fondamentale : l’herbe légère et aromatique qui ventile vers l’extérieur, et la substance animale lourde et nourricière qui plonge vers les couches profondes. Le nom dit ainsi l’essentiel de la stratégie : nourrir et expulser simultanément.

Position dans la tradition :
Cette formule est issue de Wēn Bìng Tiáo Biàn 溫病條辨 (Différenciation Systématique des Maladies de Tièdeur) de Wú Jú-Tōng (吳鞠通, 1798), texte fondateur de l’École des Maladies de Tièdeur (Wēn Bìng Xué Pài 溫病學派). Elle figure dans le chapitre consacré aux stades terminaux des maladies de Tièdeur, lorsque la Chaleur pathogène, après avoir traversé les couches défensives successives (wèi, qì, yíng, xuè), s’est enfouie dans les couches les plus profondes du Yin. Bensky la cite comme exemple paradigmatique d’une formule à deux Empereurs co-souverains, dont les actions sont mutuellement indispensables, illustrant ainsi le génie de la composition classique chinoise. Elle occupe une place centrale dans l’enseignement de la théorie des Quatre Niveaux de Yè Tiān-Shì (葉天士).

Équilibre dynamique de la formule :
La structure de cette formule est d’une élégance remarquable. Elle répond à une logique de double mouvement simultané et contradictoire en apparence : nourrir le Yin pour ancrer la Chaleur errante (mouvement centripète, intériorisateur, représenté par Biē Jiǎ, Shēng Dì Huáng et Zhī Mǔ), et ventiler la Chaleur vers l’extérieur (mouvement centrifuge, extériorisateur, représenté par Qīng Hāo et soutenu par Mǔ Dān Pí). Sans nourrir le Yin, l’expulsion de la Chaleur priverait davantage l’organisme de ses ressources profondes ; sans ventilation vers l’extérieur, le simple nourrissement du Yin laisserait la Chaleur emprisonnée et ferait monter le Feu. C’est l’union des deux mouvements qui produit la guérison, comme le dit le commentaire de Wú Jú-Tōng lui-même : « Biē Jiǎ entre dans les collatérales du Yin, Qīng Hāo en ressort ; l’un cherche, l’autre expulse. »

Pertinence clinique contemporaine :
Cette formule trouve aujourd’hui de nombreuses applications en médecine intégrative. Elle est utilisée dans les fièvres prolongées inexpliquées, les états fébriles post-infectieux chroniques, la tuberculose pulmonaire, les états inflammatoires chroniques avec vide de Yin (lupus, thyroïdite chronique, syndromes post-viraux), les fièvres postopératoires et les états de convalescence après maladies infectieuses graves. Son action sur la Chaleur par vide en fait une formule de choix pour les pathologies auto-immunes avec syndrome inflammatoire de bas grade associé à un vide de Yin. La découverte de l’artémisinine (dérivée de Qīng Hāo) comme antipaludéen majeur, récompensée par le Prix Nobel de Médecine 2015, a redonné une actualité scientifique internationale à cette formule et à ses composants.

Nuances d’usage :
Il convient de distinguer cette formule du Qīng Gǔ Sǎn 清骨散 (Poudre qui rafraîchit les Os), qui traite également la Chaleur par vide mais se concentre davantage sur la Chaleur des os due au Vide de Yin du Foie et du Rein, sans l’élément de Chaleur enfouie dans les couches profondes du Yin. La présente formule est spécifiquement indiquée lorsque le signe directeur est la fièvre vespérale avec absence de sudation lors de la régression – signe pathognomonique de la Chaleur emprisonnée dans le Yin selon Wú Jú-Tōng. Qīng Hāo doit être ajouté en fin de décoction ou infusé séparément, car son principe actif aromatique est volatil et se dissipe à la cuisson prolongée ; Biē Jiǎ, au contraire, doit être cuit longuement en premier pour libérer ses principes actifs.

Modifications (Jiā Jiǎn 加減)

– En cas de vide de Yin sévère avec grande sécheresse, langue très rouge et sans enduit, ajouter Mài Mén Dōng (Tuber Ophiopogonis Japonici) 9-12 g, Bái Sháo (Radix Paeoniae Lactiflorae) 9 g et Xuán Shēn (Radix Scrophulariae Ningpoensis) 9 g

– En cas de Chaleur intense avec sueurs nocturnes abondantes, ajouter Dì Gǔ Pí (Cortex Lycii Radicis) 9-12 g et Yín Chái Hú (Radix Stellariae Dichotomae) 9 g

– En cas de vide de Yin du Foie et du Rein avec syndrome de « chauffe-os » (chaleur des os sans chaleur des chairs), ajouter Guī Bǎn (Plastrum Testudinis) 15 g et Huáng Bǎi (Cortex Phellodendri) 9 g

– En cas de tuberculose pulmonaire avec toux et mucosités épaisses, ajouter Shā Shēn (Radix Adenophorae seu Glehniae) 12 g et Hàn Lián Cǎo (Herba Ecliptae Prostratae) 9 g

– En cas de Chaleur résiduelle fébrile pédiatrique avec fièvre nocturne et fraîcheur matinale, ajouter Bái Wēi (Radix Cynanchi Baiwei) 6-9 g et Lián Gěng (Ramulus Nelumbinis Nuciferae) 9 g

– En cas de Chaleur dans le Sang avec Chaleur forçant le Sang à circuler de façon anarchique (épistaxis, hémoptysie), augmenter la dose de Mǔ Dān Pí à 12 g et ajouter Chì Sháo (Radix Paeoniae Rubrae) 9 g

– En cas de fièvre avec néphrite chronique ou tuberculose rénale avec urines rouges et langue rouge à enduit jaune, ajouter Bái Máo Gēn (Rhizoma Imperatae Cylindricae) 15-30 g

Formules Dérivées et Associées

– Pour les tableaux de Chaleur par vide de Yin du Foie et du Rein avec syndrome de « cuisson des os » sévère : Qīng Gǔ Sǎn 清骨散 (Poudre qui rafraîchit les Os)

– Pour les tableaux de Yin du Rein et du Poumon très épuisés avec toux, émaciation et Chaleur des Os : Qín Jiāo Biē Jiǎ Sǎn 秦艽鱉甲散 (Poudre de Gentiane et Carapace de Tortue)

– Pour les tableaux de Chaleur résiduelle post-fébrile avec vide de Qi et de Yin du Poumon et de l’Estomac : Zhú Yè Shí Gāo Tāng 竹葉石膏湯 (Décoction de Bambou et Gypse)

– Pour les tableaux de Chaleur enfouie dans le niveau nutritif (Yíng 營) avec sécheresse marquée et chaleur nocturne prédominante : Qīng Yíng Tāng 清營湯 (Décoction qui nettoie le niveau nutritif)

– Comme modification signalée dans le Wēn Bìng Tiáo Biàn, la suppression de Zhī Mǔ et Mǔ Dān Pí et l’adjonction de Dāng Guī et Bái Sháo oriente la formule vers les tableaux de vide de Sang du Foie avec fièvre post-partum : Jiā Jiǎn Qīng Hāo Biē Jiǎ Tāng 加減青蒿鱉甲湯 (Décoction Modifiée d’Armoise et de Carapace de Tortue)

Précautions

Contre-indications :
– Ne pas utiliser au stade initial d’une maladie de Tièdeur, lorsque les facteurs pathogènes sont encore superficiels (niveau Wèi ou Qì) sans atteinte du Yin
– Ne pas utiliser en cas de convulsions ou de spasmes (la formule n’a pas d’action spasmolytique et peut aggraver le tableau en entretenant une Chaleur interne)
– Ne pas utiliser en cas de vide de Yang avec faux syndrome de Chaleur (fausse Chaleur-vraie Froideur)
– Ne pas utiliser en cas de diarrhée profuse due à un vide de Rate-Estomac

Mises en garde :
– Biē Jiǎ doit être cuit en premier (xiān jiān 先煎) pendant 30 à 45 minutes avant l’ajout des autres substances
– Qīng Hāo doit être ajouté en toute fin de décoction (hòu xià 後下) ou infusé séparément, pour préserver ses principes actifs aromatiques volatils
– Les substances nourrissantes de cette formule (Biē Jiǎ, Shēng Dì Huáng, Zhī Mǔ) peuvent freiner la digestion et engendrer des Glaires-Humidité en cas de Rate-Estomac fragile ; surveiller tout symptôme de plénitude épigastrique ou de selles molles
– La formule est froide dans l’ensemble : adapter la durée du traitement et ne pas administrer à long terme sans réévaluation

Populations à risque :
– Femmes enceintes : utiliser avec grande prudence, en particulier en raison de l’action de Mǔ Dān Pí qui active le Sang ; à n’utiliser que si le bénéfice maternel dépasse le risque fœtal
– Patients à Rate-Estomac vide : adjoindre des substances protectrices du centre (Chén Pí, Shā Rén) ou réduire les doses de Shēng Dì Huáng

Textes de Référence

Source Chinois Époque (Auteur) Pertinence
Wēn Bìng Tiáo Biàn 溫病條辨 (Différenciation Systématique des Maladies de Tièdeur) 溫病條辨 Dynastie Qing, 1798 (Wú Jú-Tōng 吳鞠通) Texte source de la formule ; décrit le tableau de Chaleur enfouie dans le Yin au stade terminal des maladies de Tièdeur
Wēn Rè Lùn 溫熱論 (Traité sur les Maladies de Chaleur) 溫熱論 Dynastie Qing, XVIIIe s. (Yè Tiān-Shì 葉天士) Cadre théorique fondateur de la théorie des Quatre Niveaux (Wèi, Qì, Yíng, Xuè) dans lequel s’inscrit l’usage de cette formule
Shāng Hán Lùn 傷寒論 (Traité sur les Lésions dues au Froid) 傷寒論 Fin Han, IIIe s. (Zhāng Zhòng-Jǐng 張仲景) Texte de référence précurseur pour la gestion des stades tardifs des maladies fébriles ; contexte doctrinal dont Wú Jú-Tōng s’est partiellement distingué
Shén Nóng Běn Cǎo Jīng 神農本草經 (Classique de la Matière Médicale du Divin Laboureur) 神農本草經 Han, Ier-IIe s. ap. J.-C. (tradition attribuée à Shén Nóng) Première description des propriétés de Biē Jiǎ (nourrit le Yin, réduit les masses abdominales) et de Qīng Hāo (élimine la Chaleur)



Publié par

PHAM Van Huyen

Diététicien Nutritionniste, diététique et pharmacopée traditionnelles chinoises

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